Parabole du riche et du pauvre Lazare
L'Évangile tel qu'il m'a été révélé, chapitre 191
Le récit
Un homme d'immense fortune vit dans l'ostentation : pourpre et lin fin, festins quotidiens, cortège d'amis intéressés. Dans la même ville vit un mendiant, aussi démesuré dans son dénuement que l'autre dans son opulence — mais sous la croûte de sa misère se cache un bien plus grand qu'elle : une sainteté véritable. Jamais il n'a transgressé la Loi, même quand le besoin l'y poussait.
Chaque soir, il s'allonge près de la porte du riche et attend quelques restes. Quand le maître l'aperçoit, il le fait chasser : ce corps couvert de plaies gâcherait la fête, dit-il ; en vérité, cette misère et cette bonté lui sont un reproche permanent. Les chiens de la maison, bien nourris et harnachés de colliers précieux, se montrent plus humains que lui : ils lèchent ses plaies et lui rapportent des restes de la table. C'est à eux qu'il doit de survivre.
Lazare meurt sans que personne le remarque ; le riche se félicite que son seuil soit dégagé. Mais les anges emportent l'âme, en chantant, dans le sein d'Abraham. Le riche meurt à son tour, avec des funérailles considérables et un concert d'éloges mensongers : aucune parole d'homme ne modifie ce qui est écrit, et il est enseveli en enfer.
De là, il aperçoit Abraham et, dans son sein, celui qu'il chassait. Il demande une goutte d'eau au bout d'un doigt ; il s'entend rappeler que l'autre a su faire un bien de son mal quand lui n'a su faire que du mal de ses biens. Les saints, ajoute Abraham, étaient répandus sur la terre pour qu'on en profite ; qui demeure ce qu'il est malgré ce voisinage ne peut plus recourir à eux. Le riche demande alors qu'on avertisse ses cinq frères — non par tendresse, mais parce qu'il vient d'éprouver ce qu'est de n'être pas aimé. Refus : qui n'écoute pas Moïse et les prophètes n'écoutera pas un ressuscité.
La morale
● Énoncée par Jésus lui-même.
Mais par un détour singulier : il commence par se dispenser de tout commentaire.
« Cette parabole a un sens si clair qu'elle n'a pas besoin d'explication. »
EMV 191.7
Puis il l'applique très concrètement. Le nouveau Lazare a réellement vécu sur ces terres : c'est Jonas, l'ancien berger de Doras mort en saint, dont il annonce qu'il peut être leur protecteur. Il avoue son impuissance à les secourir matériellement, dit en souffrir, et ne promet que le Royaume. Suit la seule consigne du chapitre : ne jamais haïr, parce que la haine a toujours une limite et l'amour aucune.
« Il vaut mieux être Lazare que le mauvais riche, soyez-en bien sûrs. »
EMV 191.8
Pistes de lecture
○ Interprétation — ces rapprochements ne figurent pas dans le texte.
L'auditoire renverse la parabole. Chez Luc, elle est lancée à des adversaires attachés à l'argent : c'est une menace. Ici, elle est dite à des affamés que leur maître laisse mourir — elle devient une consolation, presque une promesse de restitution. Le même récit change de fonction selon qui l'écoute.
Les chiens réhabilités. La tradition lit d'ordinaire les chiens de Luc comme un surcroît d'humiliation. Le chapitre prend le contre-pied : ils nourrissent le mendiant. Le scandale n'est plus que des bêtes lèchent ses plaies, mais qu'elles fassent ce qu'un homme refuse de faire.
Le fossé et l'abîme. La parabole est prononcée au bord d'une tranchée en eau que le voisin a fait creuser à grands frais pour se séparer de Doras et de son malheur — puis reparaît dans le récit sous la forme de l'abîme infranchissable. Rien dans le texte ne rapproche les deux ; la scène, elle, les superpose.
Le texte évangélique
Traduction de l'abbé Augustin Crampon (1923), dans le domaine public. Les passages ci-dessous sont ceux dont la parabole valtortienne est le parallèle.
Luc 16, 19-31 — le riche et le pauvre lazare
19 Il y avait un homme riche qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui faisait chaque jour splendide chère.
20 Un pauvre, nommé Lazare, était couché à sa porte, couvert d'ulcères,
21 et souhaitant de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche ; mais les chiens mêmes venaient lécher ses ulcères.
22 Or, il arriva que le pauvre mourut, et il fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et on lui donna la sépulture.
23 Dans l'enfer, il leva les yeux, et tandis qu'il était en proie aux tourments, il vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein,
24 et il s'écria : Abraham, notre père, aie pitié de moi, et envoie Lazare, pour qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et me rafraîchisse la langue ; car je souffre cruellement de ces flammes.
25 Abraham répondit : Mon fils, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et que pareillement Lazare a eu ses maux : maintenant il est ici consolé, et toi, tu souffres.
26 De plus, entre nous et vous il y a pour toujours un grand abîme, afin que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous ne le puissent, et qu'il soit impossible de passer de là-bas jusqu'à nous.
27 Et le riche dit : Je te prie donc, père, d'envoyer Lazare dans la maison de mon père,
28 — car j'ai cinq frères, — pour leur attester ces choses de peur qu'ils ne viennent, eux aussi, dans ce lieu de tourments.
29 Abraham répondit : Ils ont Moïse et les prophètes ; qu'ils les écoutent. —
30 Non, Abraham, notre père, reprit-il ; mais si quelqu'un des morts va vers eux, ils se repentiront.
31 Mais Abraham lui dit : S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, quelqu'un des morts ressusciterait, qu'ils ne le croiraient point. "
L'écart avec l'Évangile
L'ampleur
Crampon raconte en 1 665 caractères ce que l'EMV développe en 7 371 — quatre fois et demie plus. En comptant l'application que Jésus ajoute après la parabole, jusqu'à « Arrivez à le croire et vous serez bienheureux », on monte à 8 509, soit cinq fois le texte de Luc.
La scène
Le passage de Crampon commence à froid, sur « Il y avait un homme riche » : aucun lieu, aucun jour, aucun auditoire — chez Luc, il faut remonter quelques versets plus haut pour trouver les pharisiens amis de l'argent à qui la parabole est lancée.
Aucun pharisien. Or, dans le chapitre 191, ces adversaires-là n'existent pas : ni pharisien, ni scribe, ni docteur n'apparaît une seule fois.
Le lieu. Jésus est un jour de sabbat dans la plaine d'Esdrelon, dehors, à la limite de deux propriétés que sépare un fossé maintenu en eau par le voisin Yokhanan pour se couper de Doras. Il a fait poster André et Jean en guetteurs, envoyé Pierre et Simon arrêter les paysans de Doras à cette limite, et il leur dit : « Aujourd'hui, la synagogue est ici et je suis votre chef de synagogue. Mais, auparavant, je veux être votre père de famille. »
Le repas. Il les nourrit — pains, fromages, légumes, un agneau rôti, le vin qu'il verse lui-même — devant des paysans qui « dévorent – c'est le mot – cette nourriture depuis si longtemps inconnue ».
L'enfant caché. Puis un vieil ouvrier lui confie son petit-fils Yabeç, qu'il cachait dans la forêt pour que le maître ne le mette pas au travail.
À qui elle est dite. C'est seulement là que la parabole vient, et son amorce dit précisément à qui : « Et maintenant que vous avez dissocié les besoins du corps de ceux de l'âme par un acte d'amour envers l'enfant, écoutez la parabole que j'ai imaginée pour vous. » Le récit de Luc qui menace les riches est ici raconté aux affamés eux-mêmes, par un homme qui vient de leur donner à manger, à cent pas des champs de celui qui les affame.
Ce qui est ajouté
Là où Crampon dit du riche qu'il « était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui faisait chaque jour splendide chère », l'EMV lui donne un public : il « se pavanait dans ses habits de pourpre et de byssus sur les places publiques et chez lui », ses invités sont « tous riches, pas dans le besoin », et ses amis « flattaient son orgueil pour en tirer profit ».
Le pauvre. Crampon n'en dit rien d'autre qu'il est « couvert d'ulcères » ; l'EMV en fait un juste : sous la croûte de sa misère, « c'était la vraie sainteté de Lazare. Il n'avait jamais transgressé la Loi, même lorsque le besoin aurait pu l'y pousser ».
Le mobile. Surtout, la dureté du riche, que Luc laisse sans cause, reçoit un mobile en deux temps : il le fait chasser parce que ce corps en guenilles « était un spectacle trop affligeant pour ses invités. C'est du moins ce qu'il prétendait. En réalité, c'était parce que la vue de la misère et de la bonté de Lazare était pour lui un reproche continuel. »
Les deux morts. Le sec « il fut porté par les anges » du v. 22 devient une scène : les cohortes célestes présentes dans sa « tanière froide et nue », un « éblouissement de lumières », l'âme emportée « en chantant hosanna » ; et le non moins sec « on lui donna la sépulture » se déploie en funérailles où toute la ville se presse et où montent « des louanges mensongères pour le “ grand ”, le “ bienfaiteur ”, le “ juste ” qui était mort », suivies d'une glose que Luc n'a pas : « La parole de l'homme peut-elle changer le jugement de Dieu ? »
Le regard du riche. Au v. 23, où il « leva les yeux », l'EMV explique qu'il avait entrevu le Ciel « dans une lueur fulgurante, pendant une seconde » et que ce souvenir est devenu « un tourment parmi ses atroces tourments ».
L'abîme. Au v. 26, il reçoit une image agricole, prise au champ où l'on parle : « Les herbes dans le champ sont mélangées, mais après les avoir fauchées, on sépare les mauvaises des bonnes. »
Les cinq frères. La demande qui les concerne, que Luc donne sans motif, en reçoit un : « Je n'ai jamais compris l'amour, même entre parents, mais je comprends maintenant quelle chose terrible c'est de ne pas être aimé. »
Ce qui est changé
Trois désaccords, et le premier est lourd.
Le verset 25. Abraham n'oppose chez Crampon que deux sorts reçus — « tu as reçu tes biens pendant ta vie, et que pareillement Lazare a eu ses maux » : le renversement est une compensation, sans qu'on juge personne. L'EMV garde la phrase mais y insère un verdict sur l'usage : « Lui, il a su de son mal faire un bien, alors que de tes biens, tu n'as su faire que le mal. » Le riche n'est plus damné pour avoir eu, mais pour ce qu'il a fait de ce qu'il avait — et Abraham va jusqu'à le nommer, « dans ton cas : un démon ».
L'abîme du verset 26. Chez Crampon donné comme un état de fait posé « pour toujours », devient ici le résultat d'une conduite : « Nous avons été ensemble sur la terre, et vous nous avez chassés, tourmentés de mille manières, vous nous avez oubliés, n'observant pas la loi d'amour. Maintenant, nous voilà séparés. »
Les chiens. Chez Crampon, le « mais » les rend accablants : « mais les chiens mêmes venaient lécher ses ulcères », et Lazare en reste à souhaiter les miettes sans qu'on dise qu'il les obtienne. Ici ils sont « plus compatissants » que leur maître, ils glapissent « de joie sous ses caresses » et « ils venaient lui apporter des restes des riches tables » : ce sont eux qui le font vivre — « C'est donc grâce à ces animaux que Lazare survivait malgré l'absence de nourriture ».
Le verset 30. Le riche de Luc argumente en théologien, « si quelqu'un des morts va vers eux, ils se repentiront » ; celui de l'EMV plaide l'effet et supplie — « Un mort leur fera davantage impression… Ecoute-moi ! Aie pitié ! »
Ce qui tombe
Presque rien : chaque verset de Crampon a son répondant, souvent élargi. Une seule image se perd, et c'est la plus connue — le pauvre « couché à sa porte ». Dans l'EMV il n'y a pas droit : il vient « chaque soir », « s'allongeait sur le chemin près de la porte », et le riche « le faisait chasser » dès qu'il l'apercevait. Ce qui disparaît aussi, plus diffusément, c'est le laconisme de Luc : les phrases nues qui portaient le récit sont toutes commentées.
La pointe
Chez Crampon, la parabole s'arrête net sur la phrase d'Abraham, sans un mot de Jésus : la pointe est l'incrédulité de ceux qui n'écoutent pas Moïse, et elle vise ceux qui écoutent la parabole.
Un Lazare local. Ici, Jésus commence par se dispenser d'expliquer — « Cette parabole a un sens si clair qu'elle n'a pas besoin d'explication » — puis fait exactement le contraire : il désigne un Lazare local et récent, un mort que ses auditeurs ont connu, « C'est ici que vécut réellement le nouveau Lazare, mon Jonas », et le leur donne comme intercesseur, « Jonas peut venir à vous comme protecteur et ami ». Puis il avoue ce qu'il ne peut pas : « je voudrais pouvoir vous venir en aide à tous, même matériellement, mais cela m'est impossible, et j'en souffre. »
La consigne finale. Elle ne porte pas sur l'argent mais sur la haine — « N'ayez jamais de haine, pour aucune raison » — parce que « la Haine a toujours une limite. L'Amour ne connaît aucune limite de puissance ni de temps. » Et la conclusion n'est plus un avertissement mais un conseil, presque une consolation adressée à des gens qui sont déjà Lazare : « Il vaut mieux être Lazare que le mauvais riche, soyez-en bien sûrs. »
Le châtiment déjà tombé. S'y ajoute une application que Luc n'imaginait pas : la ruine des champs de Doras est relue comme le châtiment déjà tombé sur le mauvais riche du lieu — « je l'ai abandonné à la Justice et elle s'est vengée du martyre de Jonas et de ses frères. »
Ampleur ×4,5 — Écarts : amplifiée · mobile ajouté · auditoire changé · pointe déplacée · prolongée
Résonances bibliques
- Luc 16, 19-31 — l'unique version évangélique. Les écarts sont notables : Luc ne dit rien de la vertu de Lazare, dont le chapitre fait un juste accompli, ni de ce qui motive la dureté du riche, expliquée ici par le reproche vivant que constituait ce pauvre. La scène du sein d'Abraham gagne en outre une comparaison absente de Luc — les herbes mêlées qu'on ne sépare qu'après la fauchaison, renvoi transparent à la parabole de l'ivraie.
- Luc 6, 24 — « Malheur à vous, les riches, car vous avez votre consolation. » Même renversement des situations.
- Jacques 5, 1-6 — l'apostrophe aux riches dont le luxe s'est nourri du salaire retenu aux ouvriers ; le contexte agricole du chapitre en fait un écho presque littéral.
Passages cités : Maria Valtorta, L'Évangile tel qu'il m'a été révélé, chapitre 191 — © Centro Editoriale Valtortiano. Le texte intégral est disponible aux éditions du CEV.