Les cygnes et les âmes qui aiment
Les Carnets, chapitre 40
Le récit
Des cygnes vont et viennent sur une eau claire, si paisiblement qu’on dirait que leur sillage ne perturbe pas la surface. Ils ne veulent que des eaux claires, « afin que leur beau plumage ne se salisse pas », et ils recherchent les endroits baignés de soleil. Arrivés là, ils s’arrêtent et restent « aussi immobiles que des sculptures posées sur un miroir bleu vert », comme s’ils contemplaient le firmament reflété dans l’eau ou s’imprégnaient le plumage de soleil.
Mais la faim les tenaille, « car il appartient à la créature de se nourrir pour vivre ». Ils plongent alors le bec et leur long cou dans l’eau, fouillent dans la vase, attrapent leur proie — puis partent, pour fuir l’eau que leur quête a troublée. Avant de se mettre en route vers de nouveaux endroits limpides, ils se rincent le bec et la tête, « pour qu’aucune trace de boue ne leur voile les yeux ou ne leur laisse un goût de vase dans le bec ».
Plus tard, « quand le mystérieux appel de l’instinct les enverra vers d’autres pays », ils ouvrent grand leurs ailes et se dirigent tout droit vers leur but. Il arrive qu’un piège les atteigne en chemin ; mais « si la violence ne les abat pas, ils atteindront leur destination ».
La morale
● Énoncée par Jésus lui-même, par une phrase de charnière placée exactement au milieu du chapitre : « Les âmes qui aiment ressemblent aux cygnes. » La seconde moitié refait alors le même parcours, étape par étape.
L’eau claire est l’amour, le Soleil est Dieu, la contemplation du firmament reflété dans l’eau est cette faculté qu’a l’amour de « reconnaître leur Dieu en toute chose et en toute créature ». La vase est la part que l’âme ne peut pas éviter. Le texte prend soin de glisser ses propres clés entre parenthèses, à même la phrase : les lianes où nichent des animaux lubriques, « (sensualité) » ; la boue où il faut encore fouiller, « (la chair) » ; les bas-fonds où l’humanité contraint de plonger la tête, « (contacts avec le prochain, oppositions, affections, inimitiés) ».
La consigne tient en un verbe : imiter le cygne, c’est-à-dire se rincer.
« Elles se rincent de toute boue, elles se purifient, elles se mettent en quête de nouvelles eaux claires, et cherchent de nouveau leur Soleil. Elles supportent leur propre humanité et celle des autres, avec ses inévitables embûches et aveuglements. »
Carnets, chapitre 40
La garantie est donnée par un verset que le chapitre cite lui-même, référence à l’appui : « ce n’est pas ce qui entre dans la bouche de l’homme qui le rend impur, mais ce qui est dans son cœur. Or leur cœur ne peut être contaminé par l’impureté, parce que je l’occupe entièrement. »
Le destinataire n’est pas nommé, mais il est rejoint à la dernière ligne. Le chapitre parle d’abord des cygnes, puis des âmes qui aiment — troisième personne du pluriel, doctrine générale. Il passe ensuite à l’apostrophe : « Ô doux cygnes de l’amour, buvez mes eaux, et ne craignez rien. » Et il se referme sur un singulier qui ne peut désigner qu’une personne, celle qui écrit : « Supporte. Cette boue-là te fera paraître plus douce la saveur de ce banquet éternel […]. Supporte, supporte ! » La consolation annoncée en tête de chapitre aboutit à un impératif répété trois fois.
Pistes de lecture
○ Interprétation — ces rapprochements ne figurent pas dans le texte.
La boue n’est pas une faute, c’est un régime alimentaire. Le cygne ne se salit pas par distraction ni par complaisance : il se salit parce qu’il a faim, et le texte justifie cette faim par la condition même de créature. Il en résulte une morale inhabituelle — ce qui est demandé n’est pas de rester propre, mais de se laver souvent. L’âme qui aime n’est pas celle qui échappe au contact, c’est celle qui en sort à chaque fois.
Ce que l’on rince, et ce que l’on ne rince pas. L’ouverture pose le plumage comme le bien à préserver : ils ne veulent que des eaux claires « afin que leur beau plumage ne se salisse pas ». Mais quand vient le plongeon, le plumage disparaît du récit ; on ne lave que le bec et la tête, c’est-à-dire le goût et la vue. L’application suit exactement ce déplacement — la boue « trouble la vue », le goût âcre « reste dans la bouche » — et laisse de côté l’apparence. Ce qu’il faut protéger n’est donc pas ce qui se voit, mais les deux organes de la contemplation et de l’appétit.
Une comparaison que le texte casse volontairement à la fin. Tant que l’image sert, Jésus la file. Au moment du piège, il l’interrompt : « Dans ce cas, elles sont bien plus heureuses que les cygnes ! » Le cygne abattu tombe au sol ; l’âme abattue va plus vite — « votre vol est plus rapide et plus absolu ». La violence, qui interrompt l’oiseau, accélère l’âme. C’est le seul point où le parallèle est déclaré insuffisant, et c’est celui qui concerne la mort.
L’immobilité comme sommet du récit. Le moment le plus haut du parcours n’est pas le vol, mais l’arrêt : des sculptures posées sur un miroir. Tout le mouvement du chapitre vient ensuite du besoin — la faim, l’eau troublée, la fuite, le rinçage. La contemplation, elle, ne produit rien et ne va nulle part ; elle est décrite comme un état où l’on se laisse imprégner. Un récit de vie spirituelle où l’activité est du côté de la nécessité et non de la perfection.
Résonances bibliques
- Matthieu 15, 16-20 — cité explicitement par le chapitre, référence entre crochets à l’appui : ce qui entre dans la bouche ne rend pas impur, mais ce qui sort du cœur.
- Psaume 55, 7-8 — « qui me donnera des ailes comme à la colombe ? Je m’envolerais et me poserais » : le même désir d’envol devant l’oppression des hommes.
- Psaume 124, 7 — « notre âme s’est échappée comme un oiseau du filet des chasseurs » : les filets et les armes de la fin du chapitre, avec l’issue inverse.
- Psaume 51, 4-9 — « lave-moi de plus en plus de ma faute » : le rinçage répété, ici appliqué à une souillure que l’on n’a pas choisie.
- Isaïe 40, 31 — « ils déploieront leurs ailes comme des aigles, ils courront sans se lasser » : le vol droit vers le but après l’attente.
- Apocalypse 19, 7-9 — « heureux les invités au repas des noces de l’Agneau » : le banquet éternel où « celui qui a aimé s’unit à l’amour et siège avec l’Époux ».
Passages cités : Maria Valtorta, Les Carnets, chapitre 40 — © Centro Editoriale Valtortiano. Le texte intégral est disponible aux éditions du CEV.