Le roi et la créature pauvre
Les Cahiers de 1945 à 1950, chapitre 20
Le récit
Il y a un roi puissant, et il y a une créature quelconque. Tant que celle-ci n'est qu'un sujet du roi, ou même une personne que le roi aperçoit au cours d'un voyage sur la terre, rien ne la distingue : elle est « satisfaite aujourd'hui de son petit bien-être, tremblante demain par peur d'un pouvoir excessif », soucieuse le surlendemain de choses sans valeur, en larmes plus tard pour avoir été lésée de ses biens. Le roi, lui, est toujours riche, puissant et en sécurité. La pauvre créature ne l'est jamais.
Tout tient alors à un regard. Du haut de son carrosse, le roi pose les yeux sur cette personne et la trouve « aimable malgré sa pauvreté ». Il ressent de l'amour pour elle et décide en trois temps : « Je veux la prendre avec moi, l'instruire pour qu'elle ne fasse pas piètre figure à mes côtés puis, une fois qu'elle sera instruite dans l'art du royaume, je veux en faire mon épouse ». S'il agit ainsi, demande l'Esprit, cette âme n'acquiert-elle pas par cette seule élection la puissance, la richesse et la sécurité de son époux le roi ?
Le passage à l'âme suit sans transition. La Sagesse dit à une âme : « Viens, sois mienne ». Elle instruit dans ses vérités, élit, presse d'étreintes continuelles, se dévoile dans sa chambre nuptiale « dans toute sa perfection », ouvre ses coffres — « Prends mes bijoux. Ils sont là pour te parer » — et tend de sa propre main la coupe du vin de vie : « Bois à ma coupe pour être préservée de la corruption et de la mort ». L'âme « passe de la sujétion à l'union », et si elle demeure fidèle à son élection, elle acquiert l'immortalité.
La morale
◆ Énoncée par un autre que Jésus — ici l'Esprit divin, qui parle seul d'un bout à l'autre du chapitre et s'identifie lui-même à la Sagesse : « C'est celle qui s'acquiert par l'union à la Sagesse, à moi. » L'application n'attend pas : elle est le second mouvement du texte, et la comparaison n'a été posée que pour elle.
Le point n'est pas l'union en elle-même mais ce qu'elle produit : l'immortalité. Et l'Esprit prend soin d'en distinguer aussitôt deux :
« La véritable immortalité, non pas celle, toute relative, attribuée à des hommes par d'autres hommes. »
Cahiers de 1945 à 1950, chapitre 20
Suit une démonstration par l'oubli. Ceux qui furent appelés « immortels » de leur vivant sont aujourd'hui des « inconnus », « morts jusque dans les mémoires » ; la plupart des hommes ignorent même qu'ils ont vécu, et parmi ceux qui en connaissent le nom, une petite minorité en connaît les œuvres. La véritable immortalité est celle que connaissent Dieu et ses bienheureux, celle qui sera proclamée au Jugement dernier devant la multitude des ressuscités.
Le destinataire n'est pas nommé, mais il est unique. Tout le chapitre est au « tu » : c'est l'intelligence de Maria Valtorta qui a été blessée par le verset, c'est à elle que l'explication est due, et c'est à elle que s'adresse la consigne finale. L'Esprit termine par une seconde image, plus brève, où il lui assigne sa place : « Une fleur n'oppose pas de résistance à la vague. Elle navigue dans l'azur dont elle s'abreuve, et brille aux rayons du soleil grâce à l'eau qui la pare, et va jusqu'au large. Fais de même. »
Pistes de lecture
○ Interprétation — ces rapprochements ne figurent pas dans le texte.
Une comparaison plutôt qu'un récit. Le passage ne raconte pas, il propose : « Comparons l'âme à une créature quelconque… » Tout est ensuite tenu au conditionnel — si le roi pose les yeux, s'il ressent de l'amour, s'il agit de la sorte — et s'achève non par un dénouement mais par une question rhétorique. L'enchaînement est pourtant complet, et c'est ce qui le fait tenir comme parabole : rencontre, élection, instruction, mariage. Mais le lecteur doit savoir qu'il lit une hypothèse développée jusqu'à son terme, pas une histoire.
La créature ne fait rien. Elle est vue, trouvée aimable, prise, instruite, épousée, parée, abreuvée. Elle ne parle pas une seule fois, ne demande rien, ne cherche pas. C'est un écart notable avec les livres sapientiaux, où c'est le sage qui poursuit la Sagesse et la demande pour épouse. Ici l'initiative est entièrement du côté du roi, et il ne reste à l'autre qu'une chose à faire, la seule que le texte lui attribue : « si elle demeure fidèle à son élection, elle acquiert l'immortalité ».
Le délai entre l'élection et les noces. Le roi n'épouse pas tout de suite. Il instruit d'abord, et le motif qu'il en donne est mondain jusqu'à la gêne : « pour qu'elle ne fasse pas piètre figure à mes côtés ». La transposition garde l'intervalle — la Sagesse « l'instruit dans ses vérités » avant de l'élire pour conjoint. Toute une vie spirituelle tient dans cet entre-deux, dont le texte ne dit rien d'autre qu'il est une école de tenue.
Deux gloires, pas une renonciation. Le long détour sur les faux immortels pourrait passer pour un mépris de la gloire humaine ; c'en est plutôt une critique technique. Ce qui est reproché à la renommée des hommes, ce n'est pas d'être une gloire, c'est de ne pas durer et de ne reposer sur rien de vérifiable. La vraie immortalité, elle, sera « proclamée le jour du Jugement dernier aux yeux de la multitude des ressuscités » — c'est-à-dire publiquement, devant témoins. Le désir d'être reconnu n'est pas nié : il est différé et garanti.
Résonances bibliques
- Sagesse 8, 17 — « L'immortalité se trouve dans la parenté avec la Sagesse » : le verset est cité en tête du chapitre, et toute la dictée n'est que son commentaire.
- Sagesse 8, 2-9 — Salomon aime la Sagesse, la recherche dès sa jeunesse et cherche à la prendre pour épouse. Même image nuptiale, initiative inverse.
- Psaume 45, 11-16 — « Écoute, ma fille… le roi s'est épris de ta beauté » : la jeune femme menée au roi, parée, introduite au palais. Le plus proche parent de la scène.
- Ézéchiel 16, 4-14 — l'enfant abandonnée que le Seigneur relève, lave, vêt, couvre de bijoux et épouse. La même séquence, et les mêmes coffres ouverts.
- Proverbes 9, 1-5 — la Sagesse bâtit sa maison, mêle son vin et invite : « Venez, mangez de mon pain, buvez du vin que j'ai mêlé. » La coupe tendue de la main même de la Sagesse.
- Siracide 24, 19-21 — « Venez à moi, vous qui me désirez » : l'appel de la Sagesse, qui donne une faim et une soif qu'elle seule apaise.
Passages cités : Maria Valtorta, Les Cahiers de 1945 à 1950, chapitre 20 — © Centro Editoriale Valtortiano. Le texte intégral est disponible aux éditions du CEV.