Le bon Samaritain
Les Cahiers de 1944, chapitre 119
Ce que Jésus en fait
Le point de départ n'est pas la charité mais la trahison. Jésus vient de dire sa plaie de Dieu trahi — « Chaque trahison m'est plus douloureuse qu'un coup de lance » — et de demander non pas des œuvres mais un baume : « Donnez-moi votre amour fidèle pour baume. » La parabole vient alors répondre à une objection qu'il formule lui-même à la place de ses auditeurs : vous êtes indignes de me soigner.
« Êtes-vous des Samaritains ? Je le sais. Mais ma parabole parle d'un bon Samaritain qui soigne les blessures non soignées par les fils de la Loi qui passent outre, absorbés qu'ils sont par la hâte de servir Dieu. Ils ignorent que l'on sert mieux Dieu par l'amour que par les pratiques rituelles. »
Les Cahiers de 1944, chapitre 119
Tous les rôles se déplacent d'un cran. Le blessé n'est plus l'inconnu du chemin de Jéricho, c'est Jésus lui-même : « Je suis le Blessé mourant sur vos chemins. Les brigands m'ont attaqué et dépouillé. » Les brigands ne sont pas des voleurs de bourse mais « ceux qui mettent indignement à profit mon sacrifice de Dieu qui se fait chair » : ils le dépouillent en niant ses attributs « par leurs multiples hérésies ». Le vêtement arraché reçoit un nom — c'est la Vérité, dont la splendeur leur fait envie, et qui ne resplendit que portée par « celui qui est Soleil » ; entre leurs mains elle devient « une loque quelconque », et, coupée de Dieu, « un langage confus ». Le prêtre et le lévite deviennent « les fils de la Loi », et l'Évangile, qui ne disait pas pourquoi ils passaient outre, reçoit ici sa raison : la hâte du service rituel.
Reste le Samaritain, et c'est la place laissée vide, celle que Jésus offre à ceux-là mêmes qui l'ont blessé. L'infamie attachée au Samaritain n'est pas niée — elle est levée d'avance :
« Quant à vous, soignez-moi, même si vous êtes des Samaritains. Tendez-moi votre huile et votre vin : l'huile, c'est l'amour, et le vin, la contrition de votre “moi”. Soignez-moi. Je ne vous méprise pas. »
Les Cahiers de 1944, chapitre 119
Les deux remèdes de la parabole sont donc traduits, et le soin demandé finit en geste précis : « Ma joue brûle du baiser des traîtres. Soignez-la par le baiser de la fidélité. » La conclusion évangélique — va, et fais de même — est remplacée par une autre : « Mais ne me trahissez plus jamais. Allez et ne péchez plus. »
La parabole d'origine
En Luc 10, 25-37, Jésus répond au docteur de la Loi qui demande « et qui est mon prochain ? ». Un homme descend de Jérusalem à Jéricho, tombe aux mains de brigands qui le dépouillent, le rouent de coups et le laissent à demi mort. Un prêtre passe et prend l'autre côté de la route ; un lévite fait de même. Un Samaritain, homme d'un peuple méprisé, s'arrête, verse l'huile et le vin sur les plaies, met le blessé sur sa monture, le conduit à l'auberge, paie l'aubergiste et promet le surplus au retour. « Va, et toi aussi fais de même. »
Le déplacement porte sur la place de chacun. Dans l'Évangile, l'auditeur est renvoyé au rôle du Samaritain à l'égard de n'importe quel blessé, et la question posée était de savoir qui est mon prochain. Ici, le blessé est nommé, c'est le Christ, et la question devient : qui consentira à me soigner ? Le mobile change avec elle — ce n'est plus la compassion pour un inconnu, mais la réparation d'une trahison ; et la qualité du Samaritain, qui était dans l'Évangile ce qui rendait sa charité admirable, est ici ce qui rendrait le soin impossible, si Jésus ne le demandait pas expressément.
Pistes de lecture
○ Interprétation — ces rapprochements ne figurent pas dans le texte.
Le Samaritain cesse d'être un modèle. Dans l'Évangile, il est celui dont l'exemple confond les hommes du Temple : sa condition d'étranger suspect fait tout le sel de la leçon. Ici, le mot garde son poids de soupçon religieux, mais il est appliqué aux auditeurs eux-mêmes — « Êtes-vous des Samaritains ? Je le sais » — et il ne les qualifie plus, il les disqualifie. Ce n'est plus l'étranger qui fait honte aux fidèles ; ce sont les traîtres qui reçoivent, malgré ce qu'ils sont, la charge que les fidèles n'ont pas remplie. On notera au passage que la même catégorie religieuse se dédouble dans le récit retourné : les hérétiques sont à la fois les brigands qui dépouillent et, sous le nom de Samaritains, les seuls à pouvoir encore soigner.
L'huile et le vin changent de main. Dans la parabole, le Samaritain les verse sur les plaies d'un inconnu, et ce sont des remèdes de voyageur. Ici, Jésus les demande à ceux qui l'ont blessé, et il les glose : l'amour, et « la contrition de votre “moi” ». Le soin cesse d'être médical pour devenir pénitentiel. Le détail n'est pas mince : le vin, dans l'Évangile, désinfecte la plaie de l'autre ; ici il faut le tirer de soi, et il a le goût de l'aveu.
L'auberge ne manque pas — elle a déjà servi. Le récit retourné s'arrête avant elle : personne n'emporte le Blessé nulle part, personne ne paie l'aubergiste. C'est que la maison où l'on entre pour se reposer est occupée quelques paragraphes plus haut, et par Jésus lui-même. Il s'y tient « sur le seuil de mes maisons où trop peu d'entre vous entrent », il tend la main aux passants épuisés et leur dit : « Entre. Repose-toi. Bois. » Dans la même page, il est donc l'aubergiste qui accueille et le blessé qu'on laisse au bord du chemin. Le verbe qui les relie est le même : « Vous passez à côté de moi, vous me heurtez. » Le retournement ne supprime pas l'auberge, il la déplace à l'autre bout du récit — l'autel, dont Jésus dit qu'il est « la demeure du Médecin qui guérit tout mal » —, et l'aubergiste n'y attend pas d'être payé.
La pointe vise l'assistance. L'Évangile laisse le prêtre et le lévite sans explication, et le lecteur libre de leur en supposer une. Le commentaire, lui, fournit le motif et le juge dans la même phrase : ils passent outre parce qu'ils ont hâte de servir Dieu, et « l'on sert mieux Dieu par l'amour que par les pratiques rituelles ». Il faut se rappeler ce qu'est le texte : une Heure sainte, une dictée destinée à être méditée devant le Saint-Sacrement, par des gens qui sont précisément ceux du culte. Le reproche adressé aux fils de la Loi ne porte pas sur des hommes lointains.
Passages cités : Maria Valtorta, Les Cahiers de 1944, chapitre 119 — © Centro Editoriale Valtortiano. Le texte intégral est disponible aux éditions du CEV.