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13Deuxième année de vie publiqueChapitre 233Jésus donne la clé du symbole mais laisse l'application à l'auditeur.Mt 18, 12-14 · Lc 15, 4-7×6,4

Parabole de la brebis perdue

Deuxième année de vie publique — En plein champ, sur un talus planté d'arbres au bord d'un torrent, devant une foule éparpillée dans un chaume moissonné, au crépuscule d'un début d'été. Des troupeaux rentrent, et c'est leur passage qui fournit l'image. Sur le chemin, en contrebas et voilée, Marie de Magdala écoute sans que personne la voie.
L'Évangile tel qu'il m'a été révélé, chapitre 233

Le récit

Le récit s'ouvre sur un portrait du bon berger. Il choisit ses pâturages avec discernement : non les plus gras, où se cachent serpents et plantes toxiques, mais les hauteurs où la rosée garde l'herbe fraîche. Il connaît ses bêtes une à une, panse les blessées, gronde la gloutonne, présente de sa main des herbes amères à celle qui ne mange plus.

Une brebis s'en va pourtant : la plus jeune, la plus aimée. Un tentateur passe sur le chemin qui longe le pré. Il n'a ni la casaque rude, ni la ceinture de cuir où pendent la hache et le couteau, ni le bâton qui sert à rassembler et à défendre : il porte des couleurs, des grelots au son doux, un encensoir de pierreries d'où monte une fumée qui étourdit. Il chante, et sème derrière lui des poignées de sel qui brillent dans l'ombre. Sur cent bêtes, quatre-vingt-dix-neuf ne bronchent pas ; la dernière bondit et le suit. Le berger appelle en vain. Elle lèche ce sel qui la brûle, s'enfonce dans les bois, sent des reptiles s'enrouler à son cou.

Le berger met les autres à l'abri et part. Il l'aperçoit enfin de loin, ivre au point de n'avoir plus aucune nostalgie du visage qui l'aime, et qui se moque de lui. Il la suit quand même, pleure sur les indices semés en chemin — touffes de laine, sang, immondices — que le texte glose au passage. Puis il la rejoint, et le récit bascule : ce n'est plus une histoire racontée, c'est le berger qui parle, et sa voix devient celle de Jésus. Il promet d'ensevelir le péché en lui, de faire écran de son corps contre les pierres, de la porter jusqu'aux pâturages sûrs. Puis il s'ouvre les veines pour nourrir celle que le mal a épuisée.

La morale

◐ Orientée par Jésus, mais non conclue — l'application est laissée à l'auditeur.

La clé du symbole est donnée dès l'ouverture, et par Jésus lui-même :

« C'est ainsi que se comporte le bon Père qui est aux Cieux avec ses enfants qui errent sur la terre. Son amour est la houlette qui les rassemble, sa voix leur sert de guide, ses pâturages c'est sa Loi, son bercail le Ciel. »

EMV 233.1

Mais il ne sort jamais de la fiction pour appliquer le récit à son auditoire. La sentence des quatre-vingt-dix-neuf justes est prononcée à l'intérieur de la parabole, par le berger et à la brebis :

« qu'on fait une plus grande fête parmi les bons pour une brebis perdue qui revient que pour les quatre-vingt-dix-neuf justes qui ne se sont pas éloignées du bercail. »

EMV 233.4

Puis le chapitre s'achève sur les larmes muettes de Marie de Magdala, sans un mot d'application. Jésus renvoie même l'explication à plus tard : « Le commentaire se trouve dans la vision, mais je t'en reparlerai » (233.5). Reste implicite, en particulier, l'identité du berger qui parle à la fin — Père au départ, il est devenu, dans le mouvement du récit, celui qui ouvre ses veines.

Pistes de lecture

○ Interprétation — ces rapprochements ne figurent pas dans le texte.

Une auditrice unique. La scène finale est de composition. Marie de Magdala est arrivée par le chemin, derrière le talus, invisible de la foule ; elle pleure exactement au moment où le berger dit avoir retrouvé sa bien-aimée. Jésus ne se retourne pas une seule fois. La parabole a deux auditoires superposés : une foule qui entend une leçon générale, et une personne qui reçoit un message adressé.

La brebis est active. Chez Luc, l'animal se perd, passivement. Ici, il choisit : il voit passer un séducteur, bondit, refuse de revenir, se moque du berger. Le vocabulaire de la faute est plaqué sur les traces laissées en chemin. L'histoire d'un égarement devient une histoire de trahison, ce qui rend le pardon final beaucoup plus coûteux.

Une phrase qui déplace tout.

« Ton péché est enseveli dans mon cœur. »

EMV 233.3

Le pardon n'est pas seulement remise de dette : il est prise en charge et silence gardé contre les accusateurs. Le berger annonce qu'il fera écran de son corps devant les pierres — image qui, ici, désigne peu de choses d'autre que la Passion.

Le texte évangélique

Traduction de l'abbé Augustin Crampon (1923), dans le domaine public. Les passages ci-dessous sont ceux dont la parabole valtortienne est le parallèle.

Matthieu 18, 12-14 — la brebis perdue

12 " Que vous en semble ? Si un homme a cent brebis, et qu'une d'elles s'égare, ne laisse-t-il pas dans la montagne les quatre-vingt-dix-neuf autres, pour aller chercher celle qui s'est égarée ?
13 Et s'il a le bonheur de la trouver, je vous le dis en vérité, il a plus de joie pour elle que pour les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées.
14 De même c'est la volonté de votre Père qui est dans les cieux, qu'il ne se perde pas un seul de ces petits.

Luc 15, 4-7 — la brebis perdue

4 " Qui d'entre vous, ayant cent brebis, s'il en perd une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, pour aller après celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il l'ait retrouvée ?
5 Et quand il l'a retrouvée, il la met avec joie sur ses épaules ;
6 et, de retour à la maison, il assemble ses amis et ses voisins et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, parce que j'ai trouvé ma brebis qui était perdue.
7 Ainsi, je vous le dis, il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de repentir.

L'écart avec l'Évangile

L'ampleur

Luc raconte en 574 caractères, Matthieu en 452 ; les deux réunis font 1 026. La parabole de l'EMV, du premier mot de Jésus à la dernière phrase du berger, en fait 6 566 — onze fois Luc, quatorze fois Matthieu, plus de six fois les deux ensemble. Le seul récit de la perte et de la poursuite, à partir du départ de la brebis, en fait encore 4 987. Chapitre entier, cadre et scène finale compris : 7 913.

La scène

L'extrait recopié plus haut s'ouvre sur une question posée en l'air — « Que vous en semble ? » chez Matthieu, « Qui d'entre vous, ayant cent brebis » chez Luc. Luc, en réalité, situe : trois versets plus haut, « les Pharisiens et les scribes murmuraient, disant : " Cet homme accueille des pécheurs et mange avec eux. " Sur quoi il leur dit cette parabole » (15, 2-3). Le cadre est donc une controverse, et la parabole une réplique à des accusateurs — c'est exactement ce que l'EMV supprime. L'EMV donne un talus planté d'arbres au bord d'un torrent, un champ de chaumes brûlés, le crépuscule d'un début d'été, la lune qui monte, les grillons.

L'occasion. Il la donne surtout : des troupeaux rentrent au bercail pendant que Jésus parle, et « Jésus s'inspire des troupeaux qui passent. » L'image n'est pas choisie, elle passe sous les yeux.

L'auditoire. Il est double : une foule nombreuse devant, et derrière, invisible d'elle, Marie de Magdala voilée.

Le chemin. Il compte : dans la parabole, c'est « Le long du chemin qui borde le pâturage » que le tentateur passe ; dans la scène, c'est par « le chemin qui se trouve derrière lui et par lequel est arrivée, dans la pénombre du soir, Marie de Magdala ».

Ce qui est ajouté

Avant la perte, un métier entier. Là où Crampon dit « Si un homme a cent brebis », l'EMV décrit le choix du pâturage — non les plus gras, qui « cachent facilement des couleuvres aux aguets », mais la montagne où la rosée et le soleil font l'herbe saine — puis les soins bête par bête, jusqu'à celle qui ne mange plus, à qui il cherche des herbes acidulées et « les lui présente de sa main en lui parlant comme à une personne amie ».

Le tentateur. Ajouté ensuite, et c'est décisif, un personnage : le tentateur, absent des deux évangiles. Il est décrit en négatif du berger, pièce à pièce : non la ceinture de peau où pendent la hache et le couteau, mais « une ceinture d'or d'où pendent des sonnailles au son argentin » ; non le bourdon qui rassemble et défend, mais un encensoir de pierres précieuses ; et, semé derrière lui, « des poignées d'un sel qui brille sur le chemin obscur ».

La perte en trois temps. Chez Crampon, la brebis est perdue d'entrée de jeu ; ici la perte est un événement en trois temps — le tentateur passe, « Quatre-vingt-dix-neuf brebis le regardent sans bouger », la centième « fait un bond et disparaît derrière le tentateur ».

La piste. La recherche, que Luc expédie en « pour aller après celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il l'ait retrouvée », devient une piste relevée trace par trace, et chaque trace est glosée dans le texte même : « lambeaux de toison (lambeaux d'âme) ; traces de sang (délits de toutes sortes) ; ordures (témoignages de sa luxure) ».

La deuxième personne. Enfin, tout ce qui suit la rencontre est adressé à la brebis, à la deuxième personne : chez Crampon, personne ne lui parle.

Ce qui est changé

Quatre désaccords, et ils tiennent tous au même déplacement.

Le premier porte sur les verbes. Matthieu dit « qu'une d'elles s'égare », Luc « s'il en perd une » : la brebis subit, et Luc met même la perte au compte du propriétaire. L'EMV écrit « Mais voilà qu'une brebis le quitte. », puis « Or voilà qu'elle l'abandonne. ». Le berger n'est plus celui qui perd, il est celui qu'on quitte. Et il appelle — « Le berger a beau l'appeler, elle ne revient pas. » —, ce qui suppose une bête qui entend et refuse. Rien de tel n'est possible chez Crampon, où l'on ne rappelle pas ce qui s'est égaré.

Le deuxième porte sur ce qui suit la trouvaille. Luc n'y laisse aucun intervalle : « Et quand il l'a retrouvée, il la met avec joie sur ses épaules ». L'EMV ouvre un intervalle entre apercevoir et rejoindre, et le remplit de mépris : le berger la voit de loin, « tellement ivre qu'elle n'éprouve aucune nostalgie pour le visage qui l'aime, et elle se moque de lui ». Elle est de surcroît « coupable d'être entrée comme une voleuse dans la demeure d'autrui ». L'égarement est devenu délit — vol, luxure, moquerie —, et le mot d'égarée ne subsiste qu'une fois, dans « Il pleure sur les traces de l'égarée ».

Le troisième porte sur les quatre-vingt-dix-neuf. Matthieu les laisse « dans la montagne », Luc « dans le désert » : dehors et sans garde, et c'est ce risque qui fait le prix de la recherche. L'EMV : « Il enferme en lieu sûr les quatre-vingt-dix-neuf brebis fidèles ». Plus rien n'est risqué, et le troupeau restant gagne un mérite — « fidèles » — que Crampon ne lui donne pas, se contentant de dire qu'elles « ne se sont pas égarées ».

Le quatrième est le prix des trois autres : le pardon cesse d'être acquis. Chez Luc, on ne demande rien à la brebis, on la charge et on la rapporte. Ici, trois questions lui sont posées avant tout retour — « si je te pardonne, tu m'aimeras encore ? », « si je te tends les bras, tu t'y jetteras ? », « as-tu soif d'un amour plein de bonté ? » — et le geste de Luc, l'épaule, devient une invitation au futur, « Viens que je te prenne dans mes bras. », dont on n'entendra pas la réponse. Le repentir, que Luc réserve à l'application (« un seul pécheur qui se repent ») et laisse hors du récit, entre ici dans le récit : la brebis pleure, et ses larmes lavent. Une brebis qui a choisi doit consentir à revenir, quand une brebis égarée n'avait qu'à être trouvée.

Ce qui tombe

La fête. Luc fait rentrer le berger à la maison et convoquer les amis et les voisins : « Réjouissez-vous avec moi, parce que j'ai trouvé ma brebis qui était perdue. » Il n'y a dans l'EMV ni maison, ni voisins, ni convocation ; la joie est promise à la brebis elle-même, au futur, et par ses pareilles — « tes quatre-vingt-dix-neuf sœurs, les bonnes, se réjouiront de ton retour ».

Deux autres pertes. Tombe aussi l'épaule, le geste le plus connu de la parabole. Tombe la question d'ouverture, « Que vous en semble ? », qui mettait l'auditeur en position de propriétaire et le forçait à répondre : l'EMV commence par une affirmation, « Votre Père est comme un berger attentif », et l'auditoire n'a plus qu'à regarder.

L'application de Matthieu. Elle tombe enfin, la volonté du Père « qu'il ne se perde pas un seul de ces petits » — mais elle ne tombe qu'à sa place : le Père est passé en tête, avant le récit, avec « Son amour est la houlette qui les rassemble, sa voix leur sert de guide, ses pâturages c'est sa Loi, son bercail le Ciel. »

La pointe

La sentence finale est presque celle de Luc, mais elle a changé de bouche et de destinataire. Luc : « Ainsi, je vous le dis, il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de repentir. » L'EMV : « Je te le dis, ma brebis perdue », puis « qu'on fait une plus grande fête parmi les bons pour une brebis perdue qui revient » que pour « les quatre-vingt-dix-neuf justes qui ne se sont pas éloignées du bercail ». Le vous devient tu, le ciel devient « parmi les bons », et la formule mêle les deux évangiles : « justes » vient de Luc, « ne se sont pas éloignées » de la clausule de Matthieu, « qui ne se sont pas égarées ».

La morale reste dans la fiction. Jésus n'en sort jamais — la morale est dite par le berger, à la brebis — et le chapitre s'achève non sur une leçon mais sur les larmes de Marie de Magdala, qui commencent au mot « Je t'ai trouvée, ma bien-aimée ».

Ce que coûte la brebis coupable. C'est là que cela se mesure : retrouver ne suffit plus. Il faut ensevelir — « Ton péché est enseveli dans mon cœur. » —, faire écran — « je te couvrirai de ma personne pour te servir de bouclier contre les pierres des accusateurs » —, et nourrir de soi — « je m'ouvre la poitrine, je m'ouvre les veines ». Le berger donné pour figure du Père finit en disant « moi, ton pasteur et ton dieu » et en s'ouvrant les veines ; chez Matthieu, le Père restait aux cieux, sujet d'une volonté.

Ampleur ×6,4 — Écarts : amplifiée · mobile ajouté · détail technique · auditoire changé · pointe déplacée

Résonances bibliques

  • Luc 15, 4-7 ; Matthieu 18, 12-14 — les versions synoptiques. Chez Luc, le berger laisse les quatre-vingt-dix-neuf au désert et rapporte la brebis sur ses épaules ; ici, il les enferme d'abord en sûreté, et la joie est précédée d'une longue traque.
  • Ézéchiel 34, 11-16 — Dieu se fait lui-même pasteur, cherche la brebis perdue et panse la blessée : l'arrière-plan du portrait qui ouvre le chapitre.
  • Psaume 23 — les pâturages, les eaux tranquilles, le bâton qui rassure.
  • Jean 10, 11 — le bon pasteur qui donne sa vie, vers quoi converge le geste final.
Parabole de la brebis perdue — Les paraboles de Jésus