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A7Cahiers de 1944Chapitre 59Le 29 marsApologueJésus énonce lui-même la morale, explicitement.

Apologue de Justine et Cyprien

Cahiers de 1944 — 29 mars 1944, semaine de la Passion, quand les croix sont voilées sur les autels. Jésus dicte d'abord une phrase — « La croix a tout pouvoir contre le pouvoir du démon » — puis demande à Maria Valtorta : « écris, puis décris ce que tu verras. » Suit une vision en quatre temps, que Jésus commente ensuite.
Les Cahiers de 1944, chapitre 59

Le récit

La demande. Une très jeune fille, Justine, repousse un homme d'une trentaine d'années, Cyprien, beau mais trouble. Il l'assure qu'il n'est pas ennemi des chrétiens, qu'il croit lui aussi à l'autre vie et aux esprits qui veillent sur les hommes — et qu'il reçoit d'ailleurs leur aide. Justine ne discute pas ses croyances. Elle refuse le mariage parce qu'elle se réserve à Dieu, et prie pour qu'il devienne « un héros parmi eux ». Il sort en menaçant : « Mon esprit protecteur est puissant. Il te forcera à me céder. »

La nuit. La vision se dédouble et montre les deux chambres à la fois. Chez Cyprien : un trépied, des résines qui fument, des signes tracés dans le nuage bleuté, un point phosphorescent qui grandit jusqu'à la taille d'un corps humain, et Cyprien à genoux devant lui. Chez Justine : la même lumière phosphorescente, qui resserre ses cercles autour d'elle en prière. Trois fois elle est tentée ; trois fois elle trace une croix sur elle et dans l'air. La troisième, la tentation est violente : elle s'adosse au mur où une croix est gravée entre deux fenêtres, lève sa petite croix à deux mains — un combattant dos au mur, refuge derrière, bouclier devant. La lumière se dissipe.

La cité. Une peste ravage Antioche. Une foule presse Justine de céder et d'épouser Cyprien pour délivrer la ville. Elle renvoie la demande à son expéditeur : ce n'est pas à elle de changer d'avis, mais à Cyprien de se libérer de son esclavage — « L'on verra alors si le pouvoir de mon Dieu est supérieur à celui de vos dieux. »

La prison. Des années plus tard, à Antioche, dans l'attente du supplice. Cyprien a la tonsure et le pallium : il est évêque. Il raconte comment il a compris — l'esprit des ténèbres qu'il adorait a fini par lui avouer son impuissance : « Elle triomphe par la croix. […] Son Dieu crucifié est plus puissant que tout l'enfer réuni. » Il appelle Justine « la mère de mon âme » ; elle l'appelle « mon évêque » et lui demande l'absolution ; il la bénit sans l'absoudre, n'y trouvant pas de faute. Les gardes les traînent au supplice sans parvenir à les séparer, leurs mains étant soudées l'une à l'autre. Deux coups de tranchant.

La morale

● Énoncée par Jésus lui-même, dans un commentaire qui occupe tout le dernier tiers du chapitre et qui procède par mise en balance des forces en présence.

D'un côté : « une adolescente seule tenant une petite croix dans les mains, et une croix légère à peine gravée dans le mur ». De l'autre : un homme que le commerce avec Satan a enrichi de tous les vices capitaux, et qui a « pour l'assister, le seigneur de l'enfer avec toutes ses séductions ». Le récit est construit pour rendre l'issue invraisemblable — et c'est le seul point.

« Le démon, la maladie, l'homme, tous sont vaincus par une main d'adolescente qui brandit la croix. »

Cahiers de 1944, chapitre 59

Jésus tire trois conséquences. La victoire n'est pas seulement personnelle : Justine sauve la cité et gagne son adversaire. L'aveu vient de l'ennemi lui-même, contraint « par une force invincible » de dire la vérité et d'y perdre son disciple. Et l'usage est immédiat — il ne s'agit pas d'admirer une sainte mais de reprendre le signe : « gravez à nouveau dans votre pensée et votre cœur ce signe qui vous rend sûrs de la protection divine ».

Le destinataire est nommé, et l'application le vise personnellement. À la fin, Jésus se tourne vers Maria Valtorta : elle a elle-même « vu Satan s'enfuir sous [sa] main brandissant [la] croix », et l'heure visée est celle de sa mort. « Que la croix soit ta force maintenant et à l'heure de ta mort. » La dernière consigne — que la croix de la mort ait deux bras, la croix et le nom de Marie — est donnée pour être transmise : « Il faut faire connaître cela à beaucoup. »

Pistes de lecture

○ Interprétation — ces rapprochements ne figurent pas dans le texte.

Ce n'est pas une parabole inventée, et c'est ce qui la classe à part. Jésus ne construit pas ici une fiction : il fait voir un épisode donné pour historique, puis l'applique comme il applique une parabole. Le corpus le range parmi les apologues pour cette raison — même fonction, autre matière. Le procédé est le même que dans L'Évangile tel qu'il m'a été révélé, où Jésus tire des leçons de David repentant ou de Samson et Dalila.

Un statut hagiographique fragile. Justine et Cyprien d'Antioche — à distinguer de Cyprien de Carthage, l'évêque du IIIᵉ siècle — sont des figures dont l'existence historique est tenue pour douteuse par la critique moderne ; leur culte a été retiré du calendrier romain général en 1969, précisément faute de fondement historique. Le texte, lui, les traite comme des personnes réelles et Jésus dit « ma martyre ». Le lecteur qui vient de l'histoire et celui qui vient de la dévotion ne liront donc pas ce chapitre de la même façon ; il vaut mieux le savoir que le découvrir.

Le renversement des rôles à la fin. Cyprien voulait faire de Justine son épouse et prétendait pouvoir faire d'elle « une sainte de ton Dieu ». Il devient son évêque, et elle devient « la mère de [son] âme ». Chacun obtient de l'autre ce qu'il demandait, mais dans un ordre qui annule la demande initiale. La scène de prison inverse terme à terme la scène d'ouverture — et l'union refusée se réalise sous la forme des deux mains qu'on ne peut pas séparer.

Une image que Jésus demande qu'on peigne. « Vous devriez la représenter, sa petite main armée de la croix, debout sur la pierre qui clôt l'enfer et sous laquelle gronde Satan, vaincu et prisonnier. » La consigne est iconographique, et elle transpose sur une adolescente le motif habituellement réservé à saint Michel ou à la Vierge de l'Immaculée Conception.

Résonances bibliques

  • Luc 10, 19 — « je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions, et toute la puissance de l'Ennemi », que Jésus cite lui-même pour justifier que cette vision entre dans « les évangiles de la Foi ».
  • 1 Corinthiens 1, 18-27 — la croix, folie pour ceux qui périssent, puissance de Dieu ; « ce qu'il y a de faible dans le monde, Dieu l'a choisi pour confondre ce qui est fort ». C'est l'exacte structure de l'épisode.
  • Actes 19, 13-20 — les exorcistes d'Éphèse mis en déroute et les livres de magie brûlés : le démon y contraint aussi ses propres serviteurs à reconnaître la puissance qui les dépasse.
  • Apocalypse 12, 11 — « ils l'ont vaincu par le sang de l'Agneau et par la parole de leur témoignage ». L'Agneau est d'ailleurs gravé au mur de la chambre de Justine, au-dessus de la croix.
  • Éphésiens 6, 10-17 — l'armure de Dieu, le bouclier de la foi « avec lequel éteindre tous les traits enflammés du Malin » : la description du combat dos au mur en est la mise en scène littérale.
Apologue de Justine et Cyprien — Les paraboles de Jésus