Toutes les paraboles
B2Forme brèveChapitre 269Mt 12, 29 · Mc 3, 27 · Lc 11, 21-22≈ 440 caractèresJésus énonce lui-même la morale, explicitement.

L'homme fort ligoté

Deuxième année de vie publique — Capharnaüm, au cours d'une discussion avec des scribes et des pharisiens venus l'accuser de chasser les démons au nom de Belzébuth. Jésus vient de retourner l'accusation — au nom de qui vos propres fils les chassent-ils ? — et d'établir que s'il agit par l'Esprit de Dieu, c'est que le Royaume est arrivé. Le même chapitre porte la parabole de l'esprit impur qui revient (n° 80).
L'Évangile tel qu'il m'a été révélé, chapitre 269

Le récit

L'image sert de preuve dans un raisonnement, et elle est donnée sous forme de question :

« N'est-ce pas ce que fait celui qui veut entrer dans une maison habitée par un homme fort pour lui enlever ses biens, honnêtement ou mal acquis ? C'est ce qu'il fait : il entre et le ligote, après quoi il peut piller la maison. »

EMV 269.7

La morale

● Énoncée par Jésus lui-même, et immédiatement appliquée à lui :

« Moi, je ligote l'ange des ténèbres qui a pris ce qui m'appartient et je lui enlève ce qu'il m'a dérobé. Et moi seul je peux le faire, parce que je suis le seul Fort, le Père du siècle à venir, le Prince de la Paix. »

Pistes de lecture

○ Interprétation — ces rapprochements ne figurent pas dans le texte.

Pourquoi cette fiche est à part. Deux phrases (~440 caractères), sans récit ni personnages agissants : une comparaison insérée dans une démonstration. Elle relève de ce que les consignes de scan écartent comme « métaphore ». Elle est recensée à part parce qu'elle correspond à un passage que les trois synoptiques rapportent (Mt 12, 29 ; Mc 3, 27 ; Lc 11, 21-22), et pour que le tableau de concordance soit complet.

Le titre de « Fort » change de camp. Chez Marc et Matthieu, le fort est le démon, et celui qui le ligote reste anonyme. Luc rapproche les deux en opposant « un homme fort » et « un plus fort qui le vainque ». Ici, le mot est repris et revendiqué : « je suis le seul Fort ». Le possesseur de la maison n'est plus le seul à porter le titre — et il le perd au profit de celui qui entre.

Le vol est un recouvrement, non un pillage. Le texte prend soin de préciser que les biens de l'homme fort ont été acquis « honnêtement ou mal », puis tranche pour le cas qui l'intéresse : Satan « a pris ce qui m'appartient », et Jésus « lui enlève ce qu'il m'a dérobé ». L'effraction apparente est une restitution — nuance que les synoptiques laissent au lecteur.

Un enchaînement resserré. L'image sert de charnière entre la controverse sur Belzébuth qui la précède et le péché contre l'Esprit qui la suit, exactement comme chez Matthieu. Le chapitre y ajoute la parabole de l'esprit impur qui revient (n° 80), si bien que toute la séquence de Mt 12, 22-45 s'y retrouve d'un seul tenant.

Le texte évangélique

Traduction de l'abbé Augustin Crampon (1923), dans le domaine public. Les passages ci-dessous sont ceux dont la parabole valtortienne est le parallèle.

Matthieu 12, 29 — l'homme fort ligoté

29 Et comment peut-on entrer dans la maison de l'homme fort et piller ses meubles, sans avoir auparavant lié cet homme fort ? Alors seulement on pillera sa maison.

Marc 3, 27 — l'homme fort ligoté

27 Nul ne peut entrer dans la maison du fort et enlever ses meubles, si auparavant il ne l'enchaîne ; et alors il pillera sa maison.

L'écart avec l'Évangile

L'ampleur. Matthieu dit la chose en 160 caractères, Marc en 129 ; l'image valtortienne en compte 226 — une fois et demie Matthieu, un peu moins de deux fois Marc. Autant dire que l'Œuvre ne développe pas : elle reprend la comparaison à peu près à sa taille. Ce qui s'ajoute vient après, et ce n'est pas du récit, c'est une application : avec les deux phrases où Jésus rapporte l'image à lui-même, on atteint 441 caractères ; avec l'annonce qui la précède, 629.

La scène. Crampon donne la sentence sans décor. L'Œuvre la place à Capharnaüm, dans la maison où « on se prépare au sabbat », la nuit tombée. Elle vient d'un miracle : un possédé aveugle et muet, apporté par ses parents des heures plus tôt, s'était « jeté sur des sacs vides » sans plus bouger ; à Jésus qui demande où il est, Matthieu répond : « Dans la pièce du bas, près du four », loin des pharisiens qui guettent. L'auditoire est nommé un par un — « les notables de Capharnaüm, parmi lesquels les quatre pharisiens », Jaïre le chef de la synagogue qui vient de défendre Jésus contre l'accusation de payer ses miraculés, et « dans un coin, avec l'excuse de veiller sur l'ordre », le centurion romain. Immédiatement avant l'image, Jésus a fait un long détour par la politique : un royaume divisé est « une proie facile pour les états voisins », et « Observez Rome et son indéniable puissance, si pénible pour nous » — Rome tient parce qu'elle veut une seule chose, « dominer », et Satan tient de même parce que ses démons veulent une seule chose, « nuire ».

Ce qui est ajouté. Là où Crampon ne dit que « ses meubles », l'Œuvre écrit « ses biens, honnêtement ou mal acquis » : la question de la provenance est posée, puis laissée de côté — elle ne servira que pour le cas qui intéresse Jésus. Surtout, l'image est encadrée. Avant, une phrase en donne la clé d'avance : « C'est pour cela que je lie les usurpateurs des fils de mon Royaume et que je les contrains à sortir des endroits qu'ils occupent et à me rendre leur proie pour que j'en prenne possession. » Après, elle est appliquée : « Moi, je ligote l'ange des ténèbres qui a pris ce qui m'appartient et je lui enlève ce qu'il m'a dérobé », puis close sur une exclusivité et trois titres que ni Matthieu ni Marc n'appellent ici — « Et moi seul je peux le faire, parce que je suis le seul Fort, le Père du siècle à venir, le Prince de la Paix. »

Ce qui est changé. Trois choses. D'abord le mode de la phrase. Matthieu interroge sur une impossibilité — « comment peut-on entrer dans la maison de l'homme fort et piller ses meubles, sans avoir auparavant lié cet homme fort ? » — et Marc la nie tout net : « Nul ne peut entrer dans la maison du fort ». Les deux insistent sur une condition : sans ligotage, rien. L'Œuvre, elle, demande un assentiment sur une manière de faire — « N'est-ce pas ce que fait celui qui veut entrer dans une maison habitée par un homme fort » — et se répond à elle-même : « C'est ce qu'il fait : il entre et le ligote, après quoi il peut piller la maison. » La condition est devenue une méthode, et le « Alors seulement » de Matthieu un « après quoi » qui n'exclut plus rien. Ensuite le titre. Chez Crampon, le fort est celui dont on force la maison, et celui qui entre n'a pas même de nom : « on » chez l'un, « Nul » chez l'autre. L'Œuvre garde cet anonymat dans la comparaison, puis reprend le mot à la phrase suivante pour celui qui entre : « je suis le seul Fort ». Ce n'est pas le « un plus fort qui le vainque » de Luc, c'est le seul : le maître de maison garde la maison et perd le titre. Enfin les biens. Chez Crampon ce sont « ses meubles », ils sont à lui, et les prendre s'appelle piller — le mot revient deux fois dans chaque version. Dans l'application valtortienne, ce sont « ce qui m'appartient » et « ce qu'il m'a dérobé » ; les usurpateurs sont contraints « à me rendre leur proie ». Le verbe « piller » ne survit que dans la comparaison ; ce qu'elle illustre est une restitution.

Ce qui tombe. Peu de chose : l'image est reprise entière et dans le même ordre. Deux mots seulement ne passent pas. Le concret « ses meubles » devient « ses biens ». Et le « Alors seulement » de Matthieu, qui réserve le pillage à cette unique condition, disparaît avec l'impossibilité que Marc énonçait — personne n'est plus déclaré incapable de rien, on décrit au lieu d'interdire.

La pointe. Chez Crampon, la sentence se referme sur elle-même : « Alors seulement on pillera sa maison. » Elle est un argument, et elle laisse au lecteur le soin d'identifier les deux rôles ; ni le fort ni celui qui le lie ne sont nommés. L'Œuvre les nomme tous les deux dans la phrase suivante, et la démonstration bascule en déclaration d'identité : l'image ne prouve plus que Jésus n'est pas l'allié du démon, elle sert de tremplin à trois titres d'Isaïe. Du même coup la morale du tableau se corrige en s'appliquant — ce n'est pas un cambriolage qui réussit, c'est un propriétaire qui rentre chez lui.

Ampleur ×1,5 — Écarts : mobile ajouté · pointe déplacée · prolongée

Résonances bibliques

  • Matthieu 12, 29 ; Marc 3, 27 — « comment quelqu'un peut-il entrer dans la maison d'un homme fort et piller ses biens, s'il n'a d'abord ligoté cet homme fort ? »
  • Luc 11, 21-22 — la version lucanienne, où survient « un plus fort qui le vainque » qui le désarme et partage ses dépouilles.
  • Isaïe 9, 5 — « Père du siècle à venir, Prince de la Paix », deux des titres messianiques que Jésus s'applique ici en conclusion.
  • Isaïe 49, 24-25 — « arrachera-t-on au fort sa proie ? … je disputerai avec ceux qui te disputent » : la promesse dont l'image est tirée.
  • EMV n° 80 (ch. 269) — la parabole de l'esprit impur qui revient, dite dans la même discussion.
L'homme fort ligoté — Les paraboles de Jésus